Le surpoids est encore trop souvent abordé sous l’angle de la volonté individuelle ou de l’équilibre calorique. Pourtant, la recherche scientifique montre depuis plus de 20 ans qu’il s’agit d’un état métabolique complexe, associé à des perturbations hormonales, immunitaires et inflammatoires mesurables. Parmi ces perturbations, l’inflammation chronique de bas grade occupe une place centrale.
Chez les personnes en surpoids ou en obésité, cette inflammation silencieuse n’est ni anecdotique ni secondaire. Elle participe activement à la résistance à la perte de poids, à l’apparition de douleurs, à la fatigue chronique et au développement de complications métaboliques. Comprendre ce lien biologique permet de sortir d’une vision réductrice du surpoids et d’envisager des stratégies nutritionnelles plus adaptées à la physiologie humaine.
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ToggleL’inflammation chronique de bas grade : une réalité biologique mesurable
Inflammation aiguë et inflammation chronique : une différence fondamentale
L’inflammation aiguë est une réponse normale et transitoire de l’organisme face à une agression. Elle est médiée par l’activation rapide du système immunitaire, avec production de cytokines, augmentation de la perméabilité vasculaire et afflux de cellules immunitaires. Une fois la menace éliminée, l’inflammation s’éteint.
À l’inverse, l’inflammation chronique de bas grade persiste dans le temps. Elle se caractérise par une élévation modérée mais continue de marqueurs inflammatoires circulants, sans signes cliniques évidents. Cette inflammation est dite « silencieuse » car elle n’entraîne ni fièvre ni douleur aiguë, tout en exerçant des effets délétères sur le métabolisme.
Des marqueurs biologiques augmentés chez les personnes en surpoids
Chez les personnes en surpoids, on observe fréquemment une augmentation de plusieurs marqueurs inflammatoires, notamment :
- la CRP ultrasensible (hs-CRP), souvent comprise entre 2 et 10 mg/L, contre moins de 1 mg/L chez les sujets métaboliquement sains ;
- les cytokines pro-inflammatoires telles que TNF-α et IL-6, dont les concentrations plasmatiques sont corrélées à l’indice de masse corporelle (IMC) et surtout à la masse grasse viscérale ;
- une diminution de l’adiponectine, adipokine aux effets anti-inflammatoires et insulino-sensibilisants.
Selon l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) et l’Inserm, cette inflammation chronique constitue un facteur de risque majeur de diabète de type 2, de maladies cardiovasculaires et de troubles métaboliques associés au surpoids.
Le tissu adipeux : d’un organe de stockage à un organe inflammatoire
Le tissu adipeux comme organe endocrinien
Les travaux de Gökhan HOTAMISLIGIL, publiés dès la fin des années 1990, ont profondément modifié la compréhension du tissu adipeux. Celui-ci n’est pas un simple réservoir de triglycérides, mais un organe endocrinien actif, capable de produire plus de 50 médiateurs biologiques.
Parmi ces médiateurs figurent des adipokines pro-inflammatoires (TNF-α, IL-6, résistine) et anti-inflammatoires (adiponectine). L’équilibre entre ces substances conditionne l’état inflammatoire global de l’organisme.
Hypertrophie adipocytaire et hypoxie tissulaire
En situation de surpoids, les adipocytes augmentent de volume. Cette hypertrophie s’accompagne d’une diminution de l’oxygénation locale, créant une hypoxie du tissu adipeux. Cette hypoxie stimule l’expression de gènes pro-inflammatoires et favorise l’infiltration de macrophages.
On observe alors un changement du profil immunitaire : les macrophages anti-inflammatoires de type M2 sont progressivement remplacés par des macrophages M1 pro-inflammatoires. Cette transition contribue à l’installation d’une inflammation chronique systémique.
Inflammation et résistance à l’insuline : un mécanisme clé du surpoids
Perturbation des voies de signalisation de l’insuline
L’inflammation chronique interfère directement avec la signalisation de l’insuline. Les cytokines pro-inflammatoires, notamment TNF-α et IL-6, inhibent la phosphorylation de protéine-clés de la voie insulinique, comme IRS-1 et PI3K.
Cette inhibition réduit l’entrée du glucose dans les cellules musculaires et adipeuses, entraînant une résistance à l’insuline. Pour compenser, le pancréas sécrète davantage d’insuline, conduisant à une hyperinsulinémie chronique.
Conséquences métaboliques mesurables
La résistance à l’insuline favorise le stockage des graisses et limite leur mobilisation. Des études montrent que chaque augmentation de 1 unité de HOMA-IR est associée à une augmentation significative du risque de prise de poids et de diabète de type 2.
Dans ce contexte, la difficulté à perdre du poids n’est pas liée à un manque d’effort, mais à un environnement hormonal et inflammatoire défavorable.
Surpoids inflammatoire, douleurs et fatigue chronique
Inflammation et douleurs articulaires
Les personnes en surpoids présentent plus fréquemment des douleurs articulaires, indépendamment de l’usure mécanique. Les cytokines inflammatoires sensibilisent les récepteurs nociceptifs et favorisent l’inflammation des tissus péri-articulaires.
Des études publiées dans Obesity Reviews montrent une corrélation entre les taux de CRP et l’intensité des douleurs articulaires, notamment au niveau des genoux et des hanches.
Fatigue et dysfonction mitochondriale
L’inflammation chronique affecte également la fonction mitochondriale. Les cytokines pro-inflammatoires perturbent la chaîne respiratoire, réduisant la production d’ATP. Cette baisse d’efficacité énergétique se traduit par une fatigue persistante, même en l’absence d’effort important.
Cette fatigue chronique est souvent interprétée comme un manque de motivation, alors qu’elle reflète un déséquilibre biochimique objectivable.

Microbiote intestinal, inflammation et surpoids
Dysbiose et endotoxémie métabolique
Le microbiote intestinal joue un rôle central dans la régulation de l’inflammation. Une dysbiose peut augmenter la perméabilité intestinale, permettant le passage de lipopolysaccharides (LPS) bactériens ou d’autres toxines dans la circulation sanguine. Ce phénomène, appelé endotoxémie métabolique, stimule fortement l’inflammation générale.
Des travaux publiés dans Cell Metabolism montrent qu’une augmentation même modérée des LPS circulants suffit à induire une résistance à l’insuline et une prise de poids chez l’animal.
Microbiote et régulation énergétique
Le microbiote influence également l’extraction énergétique des aliments et la régulation de l’appétit. Certaines configurations bactériennes favorisent le stockage des graisses et entretiennent l’inflammation, renforçant le terrain du surpoids inflammatoire.
Alimentation moderne et inflammation chronique
L’alimentation occidentale, riche en sucres rapides et en produits ultra-transformés, contribue à l’inflammation chronique. Les pics glycémiques répétés augmentent la sécrétion d’insuline et favorisent l’inflammation métabolique. Par ailleurs, des apports insuffisants en fibres, en acides gras essentiels, en protéines et en micronutriments altèrent la régulation immunitaire.
Il ne s’agit pas d’identifier des aliments « coupables », mais de comprendre comment certains profils alimentaires entretiennent un terrain inflammatoire défavorable à la régulation du poids.
Douleur chronique et obésité : un lien biologique sous-estimé
La douleur chronique est significativement plus fréquente chez les personnes en situation de surpoids ou d’obésité. Longtemps expliquée presque exclusivement par des mécanismes mécaniques – surcharge articulaire, contraintes biomécaniques accrues –, cette association est aujourd’hui reconnue comme multifactorielle, avec un rôle central de l’inflammation chronique de bas grade.
Epidémiologie
Les données épidémiologiques montrent que la prévalence des douleurs chroniques augmente de façon proportionnelle à l’indice de masse corporelle. Selon plusieurs études de population synthétisées dans la littérature, les personnes en obésité présentent un risque de douleur chronique 1,5 à 2 fois plus élevé que celles de poids normal, indépendamment de l’âge et du niveau d’activité physique. Cette association concerne en particulier les douleurs articulaires (genoux, hanches, rachis), mais également les douleurs diffuses et musculosquelettiques.
Biologie
Sur le plan biologique, l’inflammation systémique associée à l’excès de masse grasse joue un rôle déterminant. Le tissu adipeux hypertrophié produit des cytokines pro-inflammatoires telles que le TNF-α et l’IL-6, dont les concentrations circulantes sont corrélées à l’intensité de la douleur rapportée. Ces médiateurs inflammatoires augmentent la sensibilité des nocicepteurs périphériques et modifient la transmission des signaux douloureux au niveau central, contribuant à un phénomène de sensibilisation à la douleur.
Muscles
Plusieurs revues de la littérature soulignent également une corrélation entre les taux de CRP ultrasensible et la sévérité des douleurs chroniques chez les personnes en surpoids. Cette relation persiste même après ajustement pour la charge mécanique, suggérant que l’inflammation systémique agit comme un facteur indépendant. Autrement dit, la douleur associée au surpoids ne peut être expliquée uniquement par le poids porté par les articulations.
À cela s’ajoute l’impact de l’inflammation chronique sur la fonction musculaire et mitochondriale. Comme expliqué plus haut, les cytokines pro-inflammatoires perturbent la production d’énergie cellulaire, favorisant la fatigue musculaire et réduisant la capacité de récupération. Cette altération contribue à l’entretien d’un cercle vicieux : la douleur limite le mouvement, la diminution de l’activité physique entretient l’inflammation, et l’inflammation renforce la douleur.
Prévalence et intensité
Enfin, les données récentes issues de méta-analyses montrent que les personnes présentant un excès de poids ou une obésité rapportent non seulement une prévalence plus élevée de douleurs, mais également des intensités de douleur significativement plus importantes que les personnes de poids normal. Ces résultats renforcent l’hypothèse d’un terrain inflammatoire commun, impliquant à la fois le tissu adipeux, le système immunitaire et les voies neuro-inflammatoires.
Ainsi, la douleur chronique associée à l’obésité ne relève ni d’un simple problème mécanique ni d’une plainte subjective. Elle constitue l’expression clinique d’un déséquilibre biologique mesurable, dans lequel l’inflammation chronique joue un rôle central. Intégrer cette dimension permet de mieux comprendre les difficultés rencontrées par les patients et d’orienter la prise en charge vers des stratégies visant à réduire l’inflammation plutôt qu’à se focaliser uniquement sur la perte de poids.
Réduire l’inflammation pour agir sur le surpoids
Une priorité physiologique
Dans le surpoids inflammatoire, la réduction de l’inflammation constitue une étape clé. Plusieurs études montrent qu’une diminution de la CRP ultrasensible est associée à une amélioration de la sensibilité à l’insuline et à une meilleure régulation du poids, indépendamment de toute restriction calorique, qui est la stratégie couramment tentée pour perdre du poids.
Une approche nutritionnelle basée sur la physiologie
Une approche nutritionnelle adaptée vise à stabiliser la glycémie, soutenir le microbiote, réduire les signaux inflammatoires et respecter les besoins individuels. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de long terme, compatible avec une amélioration globale de la santé métabolique.
Inflammation chronique et adaptation métabolique à long terme
Un élément souvent sous-estimé est le caractère adaptatif de l’inflammation chronique. Lorsque l’organisme est exposé de manière prolongée à un excès énergétique, à un stress métabolique ou à des signaux inflammatoires répétés, il ajuste son fonctionnement dans une logique de protection. Cette adaptation se traduit par une diminution progressive de la dépense énergétique de repos, parfois estimée entre 5 et 15 % selon les études, ainsi que par une orientation accrue des substrats énergétiques vers le stockage.
Ce phénomène explique pourquoi, après plusieurs tentatives de perte de poids ou dans un contexte inflammatoire persistant, le métabolisme devient particulièrement économe. Le corps ne « résiste » pas par opposition, mais par adaptation biologique. Ignorer cette réalité conduit à des stratégies inadaptées, souvent perçues comme des échecs personnels, alors qu’elles reflètent une réponse physiologique normale à un environnement perçu comme hostile.

Conclusion
Le lien entre surpoids et inflammation chronique est aujourd’hui solidement établi par la recherche scientifique. L’inflammation de bas grade transforme le tissu adipeux en organe inflammatoire, perturbe la signalisation hormonale et rend la perte de poids biologiquement complexe.
Reconnaître cette réalité permet de sortir de la culpabilisation et d’adopter une approche plus respectueuse du fonctionnement du corps. Comprendre son métabolisme est une étape essentielle pour agir durablement sur le surpoids.
Références scientifiques (sélection)

